• Marie et le monde extérieur

    Marie et le monde extérieur

    La congrégation de Marie n'était pas cloîtrée. Cependant, toute sortie devait faire l'objet d'une enquête avant d'obtenir l'autorisation. Cette règle sera plus souple lors de son passage à Sept-Îles et plus le temps avançait, plus les religieuses avaient le droit de sortir, mais toujours avec une autorisation. Cependant, à cause de ses romans pour la jeunesse et de sa position de pédagogue, Marie sortait plus souvent que les autres, pour donner des conférences, rencontrer d'autres enseignants.

    Le monde extérieur demeurait fermé aux religieuses. Au cours des années de la guerre, Marie a tenté en vain de faire entrer un journal dans sa classe, tout comme on lui a interdit de parler du conflit. J'aime beaucoup le passage suivant et cette rencontre avec un soldat revenant du front. La photo ci-haut : Montréal au cours des années 1940.

             Lors de sa sortie du début de juillet, Marie voit un trésor sur un banc libre du wagon de train : un journal. Elle le prend discrètement et le cache dans son sac. Elle sait que quelqu’un doit l’attendre à la gare de Montréal. Déjà menue, la religieuse se rétrécit et se sert de deux gaillards comme paravent afin de se rendre au casse-croûte, étaler son journal et commander une tasse de thé. Un véritable journal entier ! Alors qu’elle désirait tant connaître ce qui se passait en Europe pendant la guerre, Marie ignore les pages politiques pour se rendre à la section féminine afin de savoir si les chapeaux paraissent aussi ridicules qu’il y a cinq ans. « Je suis fort contente de porter ma guimpe. Par contre, les coiffures sont jolies. » Marie regarde autour d’elle, à la recherche d’un équivalent de la photo du journal. « Rita Hayworth, actrice d’Hollywood. Voilà un nom à retenir pour mes élèves. » Elle sourit en se rendant compte que le propriétaire du papier avait entrepris un mot croisé, sans le terminer. Et la section des sports ? Stupéfaction ! Un athlète de race noire évolue avec l’équipe de baseball de Montréal. Peut-être cela se fait-il depuis des années… Sœur Marie-Aimée-de-Jésus lit avec ferveur, pour en apprendre davantage au cas où elle croiserait Charles. « Hé ! la nonne ! Vous lisez les sports ? » Elle relève le sourcil et voit un grand blond perdu sous son béret militaire, avec un mégot minuscule qui risque de lui brûler les lèvres. Elle baisse les paupières en se rendant compte qu’il n’a qu’un bras.

             « Souvenir d’Europe, ma sœur. Les voyages déforment la jeunesse.

             - Vous êtes vivant, alors que tant d’autres…

             - Je peux vous les nommer. Ti-Claude, Freddy, Alphonse, Pierre, Rosaire et Mathieu. Il y en avait même un qui s’appelait Jean-Baptiste, mais on le surnommait Mouton. Pas d’offense envers vous, si je parle comme ça. L’aumônier, au front, était un homme extraordinaire ! Un gars comme nous. Les nonnes qui m’ont soigné : fameuses ! Il y en avait une qui me dorlotait, comme si elle avait raté sa vocation. Je le priais, le bon Dieu, mais pas comme le chapelet qu’on entend à la radio. Je lui ai dit quelques mots, à Notre Seigneur, prenez-en ma parole ! Comme l’aumônier était certain qu’il comprenait ce langage-là, ça m’a fait du bien d’avoir ce chum invisible, qui regardait la parade de l’humanité du haut d’un nuage. Ça fait monter la sève partout d’être de retour, bien que mon cœur soit demeuré là-bas pour le reste de ma vie. Ça ne s’oublie pas. Qu’est-ce qu’il y a, dans votre journal ?

             - Jackie Robinson éblouit encore les partisans des Royaux.

             - Le nègre américain ! Lui, il joue en maudit !

             - Prenez une nouvelle cigarette. Celle-là risque de vous blesser.

             - Là-bas, on les fumait jusqu’à la dernière graine. On avait le sens de l’économie. C’est une vertu, non ? »

             Quel jeune homme charmant, bien que posant des gestes très nerveux, comme s’il vivait sans cesse sur le qui-vive. Marie croit avec certitude qu’il ressent toujours les émotions des combats. Elle aimerait qu’il vienne dans sa classe, pour parler aux écolières. Idée vaine ! On lui ferait remarquer que cette guerre ne fait pas partie du programme d’histoire. Les conférences destinées aux élèves, rares, sont réservés aux membres du clergé : des missionnaires en Afrique et la visite annuelle de l’abbé Tessier, venant présenter ses films sur la nature mauricienne. Un soldat qui a vécu l’enfer du front ? Jamais ! 

     

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