• La révolte de Charles à Murdochville

    La révolte de Charles à Murdochville

    Afin de l'éloigner de Marie, l'épiscopat envoie Charles très loin, dans un village difficile du nord de l'Abitibi. Cette cure devient une réussite pour le prêtre et les autorités religieuses décident de lui confier une autre mission ardue : pasteur dans un village gaspésien habité par les grévistes de Murdochville, un conflit sauvage. L'effet sera le contraire sur Charles : sa solution, pour attirer l'attention, est en réalité une révolte contre le haut clergé et le gouvernement de Maurice Duplessis : fermer son église et célébrer la messe sur le bord de la route. L'initiative spectaculaire sera médiatisée et Charles subira les foudres de ses supérieurs. Pour l'homme, il s'agit de l'élément déclencheur qui le mènera, une dizaine d'années plus tard, à sortir des rangs religieux. Photo ci-haut : la grève de Murdochville. L'extrait est évocateur.

             « Nous allons écrire à la Chambre de Commerce de Gaspé pour tenter d’attirer ici une industrie, une manufacture, un atelier.

             - Qu’est-ce que vous me racontez là, curé ? Faire une telle chose serait donner raison au patronnant de la mine et à la police de Duplessis, ainsi qu’aux scabs qui nous enlèvent le pain de la bouche. Et puis, le commerce de Gaspé ne fonctionne que pendant la saison touristique. Le reste de l’année, ce n’est pas la mer à boire. Il n’y a pas d’autres industries en Gaspésie que la pêche et les Montréalais qui viennent en auto pour photographier des pauvres.

             - Monsieur le maire, vous êtes de mauvaise foi. Quand on ne bouge pas le petit doigt, vous pouvez être assuré qu’il se passera moins que rien.

             - Ne vous mêlez pas de nos affaires.

             - Ce qui se passe ici est autant de mes affaires que les vôtres. Des épreuves, j’en ai vécues en Abitibi et je les ai surmontées pour le bien de tous mes paroissiens. Il ne faut jamais baisser les bras.

             - Vous parlez dans les nuages. Écrivez tant que vous voudrez. Ils vont vous rire en pleine face. Personne à Gaspé ne veut se frotter aux bums de Murdochville. »

             Au fond, Charles sait que ce maire retord a raison. À la fin des années 1940, le prêtre s’était intéressé à la grève de l’amiante à Asbestos et, comme beaucoup d’autres hommes de Dieu, il s’était senti scandalisé de l’attitude du gouvernement de Maurice Duplessis dans cette affaire. Ses paroissiens de Lac-Parent avaient souscrit avec générosité aux quêtes pour aider les familles des grévistes. La même attitude déplorable, avec encore plus de violence, a été de mise à Murdochville, dans une région déjà beaucoup plus misérable que celle d’Asbestos. Pire que tout, des vivres ont été livrées à Murdochville même, sans s’arrêter à Ruisseau-Danseur. Charles se frotte chaque jour au désarroi des hommes, à la désaffection de la jeunesse du village, ne pensant qu’à s’exiler dans une grande ville, Montréal de préférence.

             Au cours de cette soirée, le prêtre prépare sa valise, décidé à remuer mers et monde à Gaspé pour qu’on vienne en aide à ses paroissiens. Il profitera de ce voyage pour chercher des conseils chez les curés de la ville, habitués à la mentalité gaspésienne. Il rencontrera la direction de la Chambre de Commerce et demandera la liste des petites entreprises à qui il écrira pour leur vanter les travailleurs et l’emplacement de Ruisseau-Danseur. Avant tout, cette démarche servira à prouver à ses fidèles qu’il se préoccupe d’eux. Quatre jours plus tard, il revient au village, rentre chez lui et prend une décision étonnante. Une paroissienne monte les marches de l’église alors que Charles descend, faisant valser la clef du lieu d’une main à l’autre. 

             « L’église fermée ! Ça n’a pas de bon sens, monsieur le curé !

             - Pourquoi ?

             - Je devais faire mes dévotions et…

             - Vous n’avez pas besoin d’une église pour prier, madame. Dieu entend toutes les prières, qu’elles lui soient offertes dans un salon, une grange, en automobile ou dans une église. Je vous invite à passer au presbytère. Je vais vous en parler, moi, de vos dévotions.

             - Vous… Vous êtes fâché, monsieur le curé ?

             - Vous répétez comme un perroquet les prières du petit catéchisme sans que votre cœur ne s’ouvre au Divin. Si vous tenez à le savoir, j’y ai bien réfléchi et l’église va demeurer fermée.

             - Quoi ? Vous ne pouvez faire une telle chose ! »

     

    « Marie et les autres religieusesLa relation épistolaire »

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :